De brasseur amateur à gérant de sa propre microbrasserie

interview Laurent Depecker

Faire de sa passion son métier, beaucoup en rêvent. Certains le réalisent. C’est le cas de Laurent qui, après un grave accident de voiture le rendant inapte pour son poste de technicien de maintenance, décide de créer sa microbrasserie. Un projet ambitieux pour lequel Laurent a réussi à fédérer très tôt des clients fidèles, mais aussi des professionnels qui ont eu à cœur de l’aider à concrétiser son rêve. Dans cette interview, Laurent nous raconte notamment comment il a validé son idée, les différentes étapes de son projet et sa vision de la réussite.


A l’origine, tu brassais de la bière chez toi pour ton plaisir perso (et celui de tes potes j’imagine 😊). Qu’est-ce qui fait que tu décides un jour d’en faire un vrai projet d’entreprise ?

Tout a basculé en 2017 à la suite d’un grave accident de voiture qui m’a rendu inapte à l’exercice de mon métier de technicien de maintenance industrielle. Reconnu travailleur handicapé et licencié par mon employeur, je suis alors accompagné par CAP Emploi pour m’aider dans mon reclassement et la construction d’un nouveau projet professionnel. Au début, j’avais envisagé de me reconvertir en tant que formateur pour adulte dans mon domaine d’activité d’origine (électricien – automatisme – mécanique). Mais ce projet tombe à l’eau. Ma conseillère CAPE Emploi me demande alors de réfléchir à un autre projet en lien avec mes diplômes, mes compétences et mes passions. Et comme je brassais de la bière chez moi, c’est comme ça que l’idée de créer ma microbrasserie est née.

Passer d’une activité amateure à une microbrasserie, ce n’est pas une mince affaire ! Par quoi as-tu commencé ?

J’ai d’abord créé une page Facebook et organisé quelques dégustations pour voir comment mon projet serait accueilli par le public. Les retours ont été positifs, j’ai reçu pas mal d’encouragement. Et quand j’ai vu le nombre d’abonnés qui ne cessait d’augmenter en peu de temps, ça m’a confirmé que j’étais sur la bonne voie.

Pour t’accompagner dans ton projet, tu as fait appel à la BGE: en quoi consistait leur accompagnement ? Qu’est-ce que cela t’a apporté ?

J’ai en effet suivi la formation « Construire et conduire un projet entrepreneurial » avec la BGE : c’est un parcours composé de plusieurs modules qui représentent au total 94h de formation financée par la région Hauts de France. Cette formation m’a permis de mettre le pied à l’étrier et de poser le cadre général de la création d’entreprise, surtout au niveau de la fiscalité, la comptabilité et le statut juridique.

Cette formation reste très généraliste. Je pense qu’elle est adaptée pour ceux qui veulent vendre des prestations de service ou ouvrir un restaurant par exemple. Mais dans mon cas précis où je suis dans une logique de production / fabrication, cela a nécessité pas mal de recherche en plus de mon côté (douanes, fiscalité, permis d’exploitation, règlementation…).

Qu’est-ce que tu aurais voulu apprendre et qui t’aurait aidé au démarrage de ton activité ?

J’aurai aimé en savoir plus sur les stratégies de production. Parce qu’au début, j’ai l’outil pour produire de la bière, j’ai 4 références de bière mais je ne sais pas par quel bout commencer. Est-ce que je produis pendant 1 mois la même référence et après j’attaque les autres ? Ou bien est ce que je les produis l’une après l’autre ? Ou je les fais 2 par 2 ?

J’ai donc procédé par tâtonnement au début : j’ai fait des tests, analysé ce qui marchait / ce qui ne marchait pas, pour améliorer ma démarche de production.

Est-ce que tu as rencontré d’autres professionnels du secteur pour justement échanger avec eux sur leurs méthodes, avoir des conseils de leur part ?

A l’époque où je cherchais à échanger avec d’autres brasseurs, il n’y en avait qu’un seul sur la côte. Il a accepté de me rencontrer car je suis de Gravelines et lui de Bray-Dunes : nos bières ne se faisaient pas trop concurrence selon lui. Mais tout de suite, j’ai senti qu’il était très renfermé : il ne répondait qu’à moitié aux questions que je lui posais et je ne l’ai pas senti sincère dans le peu de réponses qu’il me donnait.

Si demain, quelqu’un te demande conseil pour se lancer, est-ce que tu réagirais comme ce brasseur ?

Non, absolument pas ! Pour moi dans le milieu brassicole, il n’y a pas de concurrence. Nous faisons tous des bières différentes, nous avons chacun notre positionnement. Moi, je suis plutôt dans une posture de partage. D’ailleurs, j’ai parfois des amateurs de bières qui me contactent pour que je leur donne des conseils pour confectionner leurs bières maison. Et c’est avec un immense plaisir que je partage ma passion et mes connaissances

Dès le début tu t’es entouré de professionnels pour t’accompagner dans ton projet : comment les as-tu choisis ?

Mon comptable m’a été recommandé par un très bon ami à moi qui a une société de négoce de voitures. J’ai rencontré son comptable et après avoir échangé pendant 2 heures avec lui, j’ai été convaincu que c’était cette personne qui me fallait.

Pour l’avocat, je l’ai rencontré à BGE lors d’une intervention sur les baux commerciaux et les statuts juridiques. Là aussi, il y a eu un très bon feeling.

J’ai besoin de travailler avec des personnes qui n’ont pas peur d’exprimer leurs points de vue même s’ils s’opposent aux miens : c’est dans le débat qu’on avance.

Et surtout, toutes ces personnes qui ont rejoint l’aventure ont accepté de ne pas être rémunérées pendant plusieurs mois : elles m’ont fait confiance, elles ont cru à mon projet.

C’est quoi ton secret pour réussir à fédérer tous ces professionnels dans ton projet ?

Mon charme (rires) ! Je savais que j’avais un bon projet. Aujourd’hui ça se vérifie. Je pense qu’ils ont ressenti la passion qui m’anime et ma détermination. Je fonctionne beaucoup sur la confiance et j’imagine que j’ai du leur inspirer confiance.

Pour que ta microbrasserie voie le jour, il a fallu trouver des soutiens financiers auprès des banques. C’est une étape cruciale et souvent anxiogène. Comment ça s’est passé pour toi ? Comment as-tu fait pour les convaincre ?

Une fois que la BGE a validé mon business plan, on m’a proposé de l’envoyer à leurs banques partenaires. J’ai accepté et j’ai demandé à ce qu’il soit également envoyé à d’autres banques. 5 banques ont souhaité me rencontrer. Je suis allé à chacun des rendez-vous avec mon comptable : lui défendait les chiffres, moi le projet. 2 banques m’ont dit que mon apport était trop minime et qu’il fallait rajouter 2 000 euros. Chose que j’ai refusée. Et c’est finalement la Banque Populaire qui a accepté de me suivre. J’ai obtenu l’accord de principe dès le premier rendez-vous. C’est devenu un partenaire important du projet, comme mon comptable, comme mon avocat, comme mon graphiste.

La seule phase qui a pu être source de stress, c’est quand le propriétaire du local que j’avais trouvé a décidé de me laisser tomber. J’ai dû mettre à jour mon business plan, le refaire valider à BGE, le resoumettre à la banque. Mais globalement, pour la partie financière, ça s’est plutôt bien passé pour moi.

Aujourd’hui tes bières sont distribuées dans de nombreux points de vente et elles sont régulièrement en rupture de stock sur les marchés. Est-ce qu’on peut dire que tu as réussi ton pari ? Considères-tu avoir réussi ?

Je ne pourrais parler de réussite que dans plusieurs années : quand j’aurais des salariés, que ma bière sera connue, reconnue, qu’elle sera vraiment inscrite dans la culture des gens. Je rêve que les gens sortent ma bière quand ils organisent une fête de famille et que ma bière soient associés à tous ces événements festifs, conviviaux. Ce serait ça la réussite pour moi.

Mais je ne suis même pas sûr qu’un jour je serais capable de me dire que j’ai réussi. Je me remets toujours en question, que ce soit sur la qualité de mes bières, ma façon de produire. Je cherche à m’améliorer constamment, à tous niveaux.

Même si tu ne considères pas avoir réussi, de quoi es-tu le plus fier aujourd’hui ?

D’avoir créé une bière à laquelle les gens s’identifient. Et surtout de voir le sourire des gens après avoir dégusté ma bière. L’autre jour encore, j’étais en rendez-vous chez un client pro, et il y avait un de mes clients qui était devant le magasin pour acheter de la bière. Tout de suite le contact se fait, on parle de la bière. Il me confie que ma bière était devenue son « amie » pour les soirées et les repas de famille. Et il était venu dans le magasin pour acheter exclusivement ma bière alors qu’il y a une centaine d’autres références de bière dans le magasin ! C’était la mienne qu’il voulait et pas une autre. Ça, ça me rend extrêmement fier en effet.

Est-ce que tu as eu des doutes dans ton projet ?

Oui, j’en ai eu plein. Et j’en ai toujours. C’est important les doutes : c’est ce qui fait avancer.

Le premier doute que j’ai eu, c’était « est-ce que ma bière va plaire ? ». Doute qui a été vite balayée quand j’ai commencé le marché de noël et que j’ai vendu des centaines de bouteilles en seulement quelques jours. De là, ce doute a fait place à un autre : comment vais-je faire pour produire plus et satisfaire toutes les commandes ?

Tous les jours je fais face aux doutes et c’est ce qui me permet de prendre du recul et de ne pas me reposer sur mes lauriers.

Il parait que la grande distribution t’a fait de l’œil. Pourtant tu refuses de collaborer avec eux alors que ça peut faire passer ton activité à une autre échelle et ainsi gagner davantage. Pourquoi ?

Calvaire-des-marins

Je fabrique un produit ultra local, d’où la marque de ma bière (NDLR : Calvaire des Marins). Je ne voyais pas l’intérêt de la proposer en grande surface. Le réseau que j’ai développé aujourd’hui est constitué principalement de caves ou de revendeurs spécialisés. Si je commence à travailler avec Auchan par exemple, je sais pertinemment que je vais perdre ces clients-là d’origine. Ces clients qui m’ont fait confiance dès le début. C’est la première raison.

De toute façon en grande distribution, les gens ont leurs habitudes. Ils achètent toujours la même bière. Ce n’est pas un lieu propice à la découverte.

Deuxième raison : pour la grande distribution, nous ne sommes qu’un produit, une référence, un numéro. Du jour au lendemain, ils peuvent décider d’arrêter de travailler avec nous. Et là, on se retrouve avec notre quantité de bière qu’on ne peut plus vendre ni aux grandes surfaces ni aux revendeurs spécialisés puisqu’ils nous auront laissé tomber au moment où on aura commencé à travailler avec la grande distribution.

Et puis le paiement à 90 jours, c’est très compliqué quand on est une jeune société. 90 jours c’est énorme.

Il ne faut pas oublier également l’obligation de livraison. Si la livraison doit se faire le 5 et qu’on a eu un souci dans la production décalant la livraison au 15, on se voit appliquer des pénalités. Des couacs dans la production, ce sont des choses qui arrivent. Je fais un métier artisanal.

Et de manière générale, la distribution chez Auchan, Carrefour ou autre ne colle pas avec l’identité de marque que j’ai construite autour de ma bière. Ce n’est absolument pas mon positionnement. Ma bière a ce côté rare, dure à trouver puisqu’on est régulièrement en rupture de stock. Je ne comprendrais pas pourquoi les clients la trouveraient facilement chez Auchan.

Peut-être qu’à moyen terme, je créerais une marque en vue d’une distribution en grande surface. Mais en aucun la marque que je développe aujourd’hui n’ira en grande surface.

Pour finir, quelle leçon principale t’aurait été utile lorsque tu t’es lancé et que tu aimerais partager avec nos lecteurs ?

Ne rien lâcher, ne pas hésiter à bousculer les gens ou les institutions pour faire bouger les choses. Il y a des gens que ça ne dérange pas de faire traîner les papiers sur le coin d’un bureau alors que la vie d’une société dépend d’eux, de leur décision. Et pendant ce temps, les jours défilent, tu es là à attendre ton papier pour pouvoir continuer à avancer. Pour toutes ces choses-là, il ne faut pas hésiter à harceler, à appeler tous les jours (voire plusieurs fois par jour) si on veut vraiment que ça bouge.


🔎 Où retrouver notre invité ?

Son site pour en savoir plus sur ses bières (et pourquoi pas en commander) 👉 http://microbrasseriedes2forts.fr/

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